Il y a un mot allemand que les autres langues empruntent sans le traduire, parce qu'aucun équivalent ne porte tout à fait la même charge. Wanderlust, littéralement : le désir d'aller. Mais ces deux racines simples ouvrent une chambre intérieure plus vaste que leur somme.
Le mot n'est pas synonyme de voyage. On peut voyager sans wanderlust — par devoir, par affaires, pour cocher des destinations — et l'on peut éprouver la wanderlust sans bouger. L'objet n'est pas la mobilité ; c'est l'écart entre l'endroit où l'on est et l'endroit que l'on imagine. C'est cet écart qui produit la sensation, comme une corde tendue entre deux points qui n'auraient pas dû se trouver reliés.
Ceux qui en souffrent — car c'est une souffrance autant qu'un appel — la reconnaissent toujours à la même manifestation. Une certaine lumière, un train qui passe au loin sans qu'on l'attende, l'odeur du goudron chauffé en été dans une gare de province, une carte sur un mur. Quelque chose se déplace dans le sternum, très précisément à l'endroit où la respiration s'arrête une seconde avant de reprendre. Ce n'est pas l'envie de partir ; c'est l'évidence soudaine qu'on aurait déjà dû partir, depuis longtemps, et qu'on ne l'a pas fait.
Elle frappe rarement les jeunes — chez eux c'est l'aventure, ce qui est tout autre chose. La wanderlust est une maladie d'adulte sédentaire. Elle suppose qu'on ait déjà choisi un lieu, fondé quelque chose, pour que le vertige du contraire puisse exister. Elle hante particulièrement ceux qui vivent à cheval entre plusieurs pays. L'Alsace en hiver, avec ses brumes basses sur l'Ill. São Paulo en été austral, immense, bruyante, ses avenues qui ne dorment jamais et ses catadores poussant leurs charrettes à l'aube. La Normandie pour les marées d'équinoxe, la lumière oblique du Cotentin sur les grèves désertes. À force d'être souvent ailleurs, on n'est nulle part complètement, et la wanderlust devient alors moins une envie qu'un état permanent, comme une basse continue sous la mélodie des jours.
L'allemand a eu la délicatesse de nommer les deux maladies jumelles : Heimweh et Fernweh, le mal du chez-soi et le mal du lointain. La plupart des hommes souffrent du premier. Les photographes, les écrivains, certains chimistes du dix-neuvième siècle qui croyaient pouvoir refaire le monde dans leur laboratoire, souffrent plutôt du second. Ils partent parce qu'ils ne peuvent pas rester, et ils reviennent parce qu'ils ne peuvent pas rester non plus. Entre les deux, il y a la marche et la photographie qu'on prend au passage, qui est toujours la même au fond : une fenêtre, une route, un toit de tôle au loin sous la pluie. L'image dit qu'on est passé là, qu'on a vu, qu'on ne reviendra pas — ou qu'on reviendra trop tard, et que ce sera autre chose, et que c'est très bien ainsi.
La wanderlust, en définitive, n'est pas un désir géographique. C'est la forme moderne de la conscience qu'on est mortel et qu'on n'a pas le temps d'épuiser le réel. On part parce qu'il existe, là-bas, derrière ces collines, une lumière qu'on n'a jamais vue. Et l'on sait, en partant, que là-bas il y aura encore d'autres collines, et que la lumière fuira encore, et que cela n'a pas d'importance, parce que la marche elle-même est la réponse. Pas le but. Pas le retour. Le mouvement, lent, têtu, vaguement absurde, qui dit au monde : je sais que tu me précèdes et que tu me survivras, mais je traverse quand même, et je regarde, et je note, et je rentre le soir avec un peu de boue sur les chaussures et l'impression d'avoir vécu une journée de plus qui ne ressemblait à aucune autre.

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